slam, son et vidéo - une expérience pilote au CHU

Publié le 22 avril 2013
Attention, préparation
Premier rendez-vous. Le groupe se compose de neuf jeunes venant de trois services différents accompagnés d'une infirmière. Les jeunes gens sont rassemblés, silencieux, manifestent quelques airs de complicité pour certains d'entre eux, enfin, mon collègue musicothérapeute et moi-même. Comment allons nous aussi concilier nos deux façons de voir, d'être et de faire entre celui qui  est habitué à animer des stages VOIX sur son lieu de travail et l' intervenant extérieur que je suis* ?  Le thème du stage étant « la souffrance », comment aller à la profondeur sans passer par le masque du faux self ? Je voudrais que la souffrance jaillisse à un moment comme matière, sans que personne n'ai eu l'impression de la solliciter, simplement en parlant de l'intérieur.
Je raconte comment nous en sommes arrivés à leur proposer ce stage. Il y a une préhistoire à cette session, une histoire d'amitié qui suggère que quelque chose d'authentique a fait naitre un projet qui tout à coup leur revient. Afin de consolider un climat propice, je sollicite leur parole pour commencer tout de suite avec leurs idées et leur consentement. Nous parlons d'une aventure où l'expression est d'abord  du lâcher prise, et que la production d'une œuvre esthétique n'est pas obligatoire, si elle est une visée pour les uns, le produit fini qu'on transmet à l'extérieur est un dépassement hors limite pour d'autres.

L'idée est bien de vivre une expérience, dans un espace qui fabrique sa propre énigme. Mon collègue m'a fait part de son souhait de travailler sur la souffrance. Je réponds à cette invitation en proposant une graduation d'exercices qui vont vers le cri, un cri de mots.

L'enjeu est  de traduire. Le musicothérapeute prendra soin de l'échauffement vocal et je poursuivrai par une mise en mots. Je proposerai une musique, la même pour chacun, histoire de voir que chacun est interprète à part entière. La musique proposée comporte une voix assez monotone qui s'étire comme un cri. Ainsi n'ai-je pas besoin d'évoquer clairement le cri mais je peux dire : Qu'est ce que vous entendez? Qu'est ce que vous voyez  quand vous entendez cette musique ? Qu'est ce que ça raconte ? Pourriez vous la traduire par des mots ?

Le but de ces invitations à écrire est de rendre chacun plus présent à lui-même et de l'entrainer vers une autonomie progressive. Qu'il se découvre en produisant un nouveau langage dont il pressentait seulement l'existence. C'est pourquoi nous privilégions l'expression d'un cri traduit en mots.
"Ainsi le travail d'expression qui comprend le risque d'exister ne pourra s'ouvrir à la création qu'au travers de l'acceptation d'en passer par le conflit, soit une certaine souffrance ou du moins un dérangement." L'atelier thérapeutique Santé mentale n°26 mars 1998, p15.

Mais pour rendre le processus aisé, l'habillage sonore des maux exprimés vise à rendre les productions de soi magnifiées. Chacun pourra exprimer peu de choses et voir sa parole en écho dans une fresque sonore qui l'honore.

La session in situ
L'écoute d'un slam sur un CD pour se mettre en bouche, prépare le long silence qui va suivre où chacun pourra entrer en lui-même et pousser un cri de mots. L'expérience est possible maintenant que le groupe est formé. La concentration est intense pour les jeunes femmes, quant il est plus difficile pour les jeunes hommes de sortir des mots. J'invite l'un d'eux à écrire ce qu'il m'a confié à l'instant : "Je n'aime pas écrire." Puis de continuer par une phrase sur ce qu'il aime ou une phrase qui décrive en quoi il n'aime pas écrire mais rien n'y fait. Il n'a pas envie d'écrire, alors il prend la parole - en boycottant : "On m'a obligé à faire ce stage d'écriture alors que j'aime pas ça". Que faire de son abstention? Je suis attentif à lui. Il me confie plus tard qu'il n'a pas dormi de la nuit, qu'il n'arrive pas à réfléchir. Un des garçons parvient tout de même à écrire mais souhaite  garder ses mots pour lui, alors que la fille qui fait la même demande, finit par livrer ses propos personnels aux autres. Puis les dires de chacun sortent de façon atone mais d'une présence fortement authentique. J'entends les cris, c'est-à-dire l'expression de la souffrance,  je soutiens les cris volontaires sans forcer. Et quand les pleurs surviennent, je suggère de différer la prise de parole pour que  la personne retrouve sa voix, à son rythme. J'insiste sur la différence entre dévoiler par écrit, par oral et porter un message transmissible. Pour cela, nous ferons l'échauffement vocal après avoir écrit. Au silence des exercices ascétiques, on retrouve le bruit de la vie sociable. Le moment est vécu comme salvateur. On en veut encore. "Je suis très contente d'avoir choisi ce stage", "J'ai très envie de continuer."
Puis nous écoutons une musique envoutante, sélectionnée  pour ses vertus dramatisantes avec une voix chantée proche du cri. Lumières tamisées, chacun se met à écrire hardiment, jusqu'à l'infirmière particulièrement étonnée de l'effet produit pour écrire. La révélation continue.

Puis, après avoir extériorisé dans le silence, après avoir dit à capela, voici le moment d'enregistrer sa voix, de faire passer sa douleur par la paroi du studio, le mur du son. En transformant leur poème version audio, j'insiste pour dire qu'ils vont être dépossédés de ce qu'il y avait à l'intérieur au profit d'une mise en partage. Leur texte entre dans l'espace public. Je peux comprendre qu'il y ait un pincement ressenti en laissant partir hors de soi un bien personnel mais n'est ce pas aussi un don de soi ? Au temps de l'enregistrement alterne le temps répété de la diction. Le coté fastidieux de la répétition est effacé par les bénéfices à entrer dans la cour des grands. Imaginaire star académie ou  vraie vedette? En un éclair, on peut créer son tube avec ses maux. Le montage sonore va propulser l'écrit de l'infirmière présente, en une fiction qui pourra servir de "produit d'appel". 

Par cette pièce sonore, il s'agit de comprendre qu'on peut réduire un peu le territoire de sa subjectivité pour servir la fiction destinée à l'auditeur. Sur le plan existentiel, l'implication du professionnel du soin à exprimer ses maux montre aussi qu'on peut être adulte, travailler et qu'à l'intérieur tout n'est pas si simple. Ce qui remet en cause l'idée que la vie pourrait être noire ou blanche.
Pendant la journée consacrée aux enregistrements, l'invitation à écrire un nouveau slam est lancée. Cette fois, on « claque la porte » comme l'indique le mot slam dans son origine. Autrement dit, on peut se mettre en colère. C'est donc en toute discrétion, que les auteurs répondent à l'invitation quand ils le peuvent. Lors d'un regroupement, les patients sont donc invités à dire leur texte. La plupart expriment maintenant de l'agressivité. Notre but est atteint, car exprimer sa souffrance est une chose, faire sortir son agressivité en est une autre. Ce sont les slams que nous mettrons à la fin du CD, sans accompagnement musical, déroulant des litanies percutantes.

En somme, ils ont réussi à exprimer leur souffrance, sans être acculés, ils ont convoqué plusieurs émotions, de la tristesse à la colère en passant par la peur. Le processus de création a été partagé dans une communauté en laissant la possibilité aux personnes de se différencier. Un garçon qui ne parvenait à écrire, à réussi à écrire avec sa bouche en faisant du beat box au micro. Une personne me confie une énigme en révélant qu'elle va continuer à écrire :  « Je suis touché, j'ai l'impression d'avoir franchi une étape pour aller mieux, avec l'écriture, je me rends compte qu'on est pas obligé d'avoir des objectifs dans la vie. »   Une autre confie que l'écriture pourrait remplacer le Tercian. Alors que du bonheur ? Conscient de l'illusion groupale qui peut habiter un groupe le temps d'une session artistique, la seule promesse d'un mieux être prononcée par des sujets ayant l'accès à l'écrit, laisse effectivement présager qu'une réalité mieux vécue peut  advenir.
Michel Le Brigand avec Jean Pierre Jagot

*Intervenant artistique en résidence, auteur de plusieurs recueils poétiques, et d'expérimentations audiovisuelles, wmissions de formations actions dans le champ du médico social, doctorant en sciences de l'information et communication (voir mon site)